La précarité dans laquelle les personnes prostituées ont été précipitée avec les mesures de confinement et la confusion qui a présidé aux discussions liées au déconfinement du secteur en sont les illustrations.

Un déconfinement à géométrie variable

Dans le plan de déconfinement, la prostitution a pu en principe reprendre depuis le 8 juin. Le secteur n’a en effet pas été mentionné comme devant rester fermé, on ne retrouve plus de trace de son interdiction sur le site “info-coronavirus” et un protocole pour sa réouverture a été validé par le ministre Ducarme.

En pratique, elle demeure interdite dans certains lieux tandis que, dans d’autres, la réouverture est autorisée ou conditionnée à celle d’autres secteurs. Ces différences s’expliquent par l’inexistence officielle de la prostitution au niveau fédéral (1) combinée à l’autonomie des communes dans la gestion de la prostitution sur leur territoire.

Hormis pour les endroits explicitement dénommés “lieu de prostitution”, les espaces d’activité prostitutionnelle peuvent être déclarés sous des statuts variés. Certains quartiers de vitrines tombent sous le secteur horeca comme débits de boisson, des lieux moins visibles sont libellés “salon de massages”. La prostitution se pratique aussi dans des hôtels de passe ou dans des clubs, ou encore en rue et dans des endroits de fortune. Cela dépend notamment de la politique privilégiée par les autorités communales, qui peut aller d’une politique de réglementation ou de tolérance à une politique de l’autruche voire de répression. Les philosophies locales en matière de prostitution cachent d’ailleurs des enjeux de gestion de l’ordre public et/ou d’aménagement du territoire. Les personnes prostituées sont donc toujours potentiellement exposées à des sanctions soit parce que l’activité est interdite, soit parce qu’elle est exercée selon des modalités qui transgressent le cadre local défini. Elles subissent dès lors une insécurité juridique qui amplifie l’absence de sécurité d’existence.

La crise Covid – révélatrice de la précarité des personnes prostituées

Du côté des personnes, le travail du sexe/la prostitution est pratiquée sous différents (pseudo-)statuts. Elles peuvent être indépendantes, avoir un statut d’employée comme masseuse ou serveuse ou proposer ces services de façon non-déclarée. La plupart du temps, elles ne sont que très peu protégées en cas de suspension/arrêt de l’activité ou en cas d’autres difficultés liées à l’activité. Les situations de non-recours au droit passerelle sont nombreuses, même si certaines en ont bénéficié durant la période de confinement. Tandis que les contrats de salarié sont trop précaires pour pouvoir bénéficier d’un chômage temporaire et toujours à risque d’être invalidé par le tribunal du travail en cas de recours devant celui-ci.

Les personnes qui ont arrêté leur activité depuis le mois de mars ont subi une perte drastique ou totale de leurs revenus avec des conséquences sur le paiement des loyers, des factures d’énergie et les dépenses quotidiennes. Beaucoup ont eu recours à une aide alimentaire. Certaines n’ont pas eu d’autres choix que de poursuivre leur activité, avec un glissement vers une prostitution potentiellement plus clandestine qui engendre des risques accrus de violences physiques et sexuelles, d’exploitation ou de contamination.

Les mesures nécessaires

Des mesures de soutien financier leur sont aujourd’hui indispensables. Pour celles et ceux qui ne peuvent pas ou craignent reprendre leur activité. Pour celles et ceux qui vont reprendre parce que leur situation ne va pas automatiquement s’améliorer. Pour celles et ceux qui veulent envisager un travail dans un autre secteur.

Ce soutien doit en outre s’accompagner de la remise sur la table, avec tous les acteurs concernés, de deux questions liées.

La première est celle d’une reconnaissance officielle et légale de la prostitution. On sait à quel point ce sujet suscite des débats stériles quand “le problème prostitutionnel” se lit soit comme une oppression soit comme un travail à part entière. Mais soutenir la nécessité de l’intégration de ces personnes dans le droit social, ce n’est certainement pas abandonner le combat pour une égalité des sexes. Ce n’est pas non plus forcément souscrire au postulat de la libre disposition du corps. Il est temps de changer les termes du débat en mettant la focale sur “la manière dont le dispositif légal impacte le phénomène prostitutionnel dans les lieux où il s’implante” (André S. (2020), La prostitution dans la cité. Enjeux juridiques et sociaux, Limal, Anthémis) et en actant qu’aucune réglementation ne sera adaptée à toutes les situations de prostitution.

La deuxième a trait aux balises nécessaires à une telle reconnaissance pour éviter que “les améliorations que certains en retireront se [fassent] au détriment des autres” (Interview de Renaud Maes in Mormont M. (2019), “Les dessous du débat”, Alter Echo, n°477, pp16-18). Il faut donc aussi élargir le regard sur le phénomène prostitutionnel et lier sa reconnaissance à une politique sérieuse de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. La prostitution reste en effet pour beaucoup (et pourrait devenir) un moyen pour survivre ou pour arrondir des fins de mois difficiles. Ces personnes ne feront peut-être pas appel à un statut reconnu. Elles devront être protégées de toute imposition d’un tel statut et bénéficier d’un accès inconditionnel à une aide sociale, un hébergement et des soins de santé.

À l’heure où les scientifiques pointent le risque d’une seconde vague épidémique, il s’agit de mettre la focale sur les conséquences délétères que l’inexistence légale de la prostitution et le non-accès aux droits ont eu et continueront d’avoir sur la vie de celles et ceux qui la pratiquent.

(1) En effet, quoi que la prostitution soit autorisée (tolérée) sur le plan pénal, elle n’est pas reconnue comme une activité de travail dans le droit social et ne bénéficie d’aucun statut officiel.

Liste complète des signataires : Laurent Van Hoorebeke pour Alias, Jasper Kerremans pour Boysproject, Martine Di Marino pour Entre 2 Wallonie, Cécile Cheront pour Espace P…, Lotte Damhuis pour la Fédération des Services Sociaux, Delphine Gratien pour Icar Wallonie, Maxime Maes pour Utsopi, Martine Claeyssens et Wendy Gabriels pour Violett

Titre de la rédaction. Titre original : “Resituer la prostitution dans la lutte contre la précarité pour mieux protéger les personnes qui l’exercent”